Association pour la découverte et la promotion du patrimoine de St Pierre

Portivy, le port, l’abri du marin, la place…par Daniel Guimond

Extrait de l'article
Daniel Guimond se souvient de son enfance à Portivy avant 1950. Ce beau témoignage nous permet de comprendre la vie autour du port et des marins.
Participants à la rédaction de cet article
Article écrit par Daniel Guimond
Sur la photo : Café de Fifine Giquel : avec de gauche à droite Emile Lautram – Lili Coriton – Fifine Gicquel – Jean Moëllo – Henri Lautram – Léon Coriton
Copie des images et textes
interdite sans l'autorisation de KER1856
Extrait de l'article
Daniel Guimond se souvient de son enfance à Portivy avant 1950. Ce beau témoignage nous permet de comprendre la vie autour du port et des marins.
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Article écrit par Daniel Guimond
Sur la photo : Café de Fifine Giquel : avec de gauche à droite Emile Lautram – Lili Coriton – Fifine Gicquel – Jean Moëllo – Henri Lautram – Léon Coriton
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L'abri du marin, la place, lieux de rencontres et d'échanges

Je vais essayer en ces quelques lignes, rassemblant mes souvenirs, de raconter la vie insouciante et heureuse de mon enfance, dans ce petit port où je suis né. De la fin des années 1940 au début des années 1950, paradis pour les enfants, il a été déterminant pour moi pour le choix de mon métier.

L’ancien abri du marin était un des lieux les plus attractifs du port pour les enfants du pays. C’est toute l’histoire du village qu’il aurait pu nous raconter si on avait pu lui donner la parole. Comme l’abri actuel, il était adossé à l’ancien bistrot du port, dont Marie LOREC  garde les plus anciens souvenirs pour avoir tenu cet établissement après Fifine GIQUEL.

Protégé des vents dominants par une cloison de bois, son seul confort était un banc massif, où les places assises limitées étaient très convoitées. Un tableau grillagé abritait un baromètre et les avis aux navigateurs affichés par l’inscription maritime. C’était un lieu de rencontre pour tous. Les pêcheurs y consultaient le baromètre avant de partir en mer. Les anciens se racontaient leurs souvenirs. Les femmes venaient aux nouvelles, évaluer l’heure de retour de leur mari parti en mer ou simplement au bistrot, voire participer à une partie de blague.

L'abri du marin à Portivy - à gauche Louis Demée

Lolo, philosophe local, y faisait un passage, en quête d’un dernier verre avant de rejoindre les tamaris où il faisait sa sieste. Ses frères Emile et Henri (surnommé le Trich) en assuraient parfois l’animation entre deux chopines.

On pouvait y croiser des personnages hauts en couleur : tonton Clément [Clément PERRET], ancien Cap Hornier surnommé “Babouin”, mais aussi Jeannot LOREC, appelé “Jeannot lapin”, BERNERY, qui portait le surnom de “Gros Poignet” et sa femme Naïsa, qui était bossue. Tito LANTIL et son frère Yves qui habitaient encore à la presse, Tintin LUZOREC dont l’œil avait été crevé par une aiguille… alors qu’il regardait par le trou d’une serrure…Les discussions pouvaient devenir très animées suivant les sujets et la quantité de vin rouge absorbée.

Victime d’une chute où mon pied avait été endommagé, le banc s’était alors transformé en salle de soins. Francine Bijou, qui «biscountait » les verrues, était aussi rebouteuse à ses heures. En crachant dans ses mains elle m’avait fait un massage et remis les choses en ordre. Il y avait aussi Jean Le PORT, Marie RIGUIDEL, Désiré LEBLÉ … des noms aujourd’hui oubliés de gens que l’on pouvait croiser à l’abri des chiqueurs…

NDLR biscounter : faire passer les verrues (comme le font les rebouteux). Chiquer : les marins chiquaient souvent du tabac au début du siècle dernier, car c’était plus facile que de le fumer en mer

Années 1940-50 -Bistro avant le café d'Alice.

 

Quel plaisir de s’instruire en écoutant les histoires des anciens ! Histoires de pêche, histoires de voyages, histoires de bistrots. Les mains dans les poches à regarder la mer, il s’en disait des choses. Les cafés n’étaient pas loin et quand arrivait l’heure de rentrer à la maison, les démarches étaient souvent mal assurées. La fréquentation de l’abri changeait au fil des heures de la journée. Enfants et adolescents prenaient le relais des adultes.

La place Saint Yvi actuelle voyait s’installer les petits cirques en plein air et les cinémas ambulants. Les pieux des haubans des mâts et de leurs modestes installations étaient enfoncés dans le sol de la place caillouteuse.  Il s’agissait souvent de représentations familiales de clowns, funambules, équilibristes ou encore d’exercices de force…

Les petits cinémas proposaient de vieux films de Laurel et Hardy ou de Fernandel, projetés à l’abri d’une tente. Ces projections étaient souvent interrompues par les ruptures du film, les pannes de courant ou de l’appareil. A l’entracte, de petites attractions coupaient la séance : par exemple une femme qui agitait un drap sur lequel les dessins colorés d’une lanterne venaient se refléter, devenait la femme papillon.

 

Après la dernière guerre, certains mariages passaient encore dans les villages, et une ridée était dansée devant l’hôtel-restaurant du Port Blanc. A côté de cet établissement se trouvait la maison de monsieur RUÉ ancien maire de Saint-Pierre de 1929 à 1936. Ma mère allait y faire de la couture. C’était une des premières maisons construites dans la zone marécageuse qui séparait Portivy et Renaron, au bord de la rigole du douet (lavoir). Dans son jardin poussaient des bambous qui devenaient des « gaules » pour la pêche pour nous les enfants.

Après 1956 - Café du Port Blanc à Portivy

La vie autour des bateaux

Le garage de Marius DERRIEN se trouvait à l’intersection des deux chemins qui desservent les parties hautes et basses de Renaron. Il abritait son bateau, le Pax. Fermant la place, la maison de Jean LOREC, tonton Jean, et de sa femme Marianne THOMAS, tan’ Marianne.

Le Pax-bateau de Marius Derrien

L’hiver, les bateaux étaient remontés pour l’hivernage devant le perré et sur la place, avec le vieux chariot à roues en fer. Ce chariot rustique comprenait deux fortes poutres parallèles en chêne reliées par des traverses qui en assuraient l’écartement. Deux gros essieux fixes équipés de quatre roues entièrement métalliques, le tout renforcé par de fortes ferrures, complétaient le dispositif. La direction se faisait par ripage des roues. Tout cet ensemble de fer, heureusement de fort échantillonnage, était rongé par la rouille.

La remontée des bateaux était faite en commun sur la cale. Les efforts effectués sur le bout de traction étaient récompensés par des chopines après l’action. 

Les coques retournées, ou béquillées, les viviers tirés au sec sur la place et devant le perré, devenaient un espace de jeu pour les enfants, espace maritime, où l’on ne trouvait alors aucune voiture.

Au printemps, c’était l’effervescence avec la remise en état des bateaux et leur peinture. Le coaltar appliqué sur les carènes était rendu fluide en le chauffant dans un récipient sur un feu entre deux pierres. En cours de saison, les plus gros bateaux étaient parfois mis au sec en haut de la plage du port, pour les mêmes opérations, une aussière capelée sur les bites d’amarrage du perré, une ancre sur l’arrière.

Ceux qui venaient d’être mis à l’eau, y séjournaient aussi le temps de faire gonfler le bois des bordés, qui avait séché pendant l’hiver.  Le quai se couvrait alors des filets en coton étalés au soleil pour sécher. Les casiers s’alignaient, attendant l’embarquement, avant d’être mis à l’eau. 

Les bateaux qui rentraient avec leur pêche, avaient leurs points de vente dans les bistrots, où l’on trouvait une balance. La pêche était ensuite orientée vers les villages avec des brouettes ou des remorques. Plus tard, elles ont été remplacées par des voitures qui permettaient d’aller à la vente plus loin dans la campagne.

En fin de semaine, le patron réunissait ses hommes pour « régler ». Il y avait la part du bateau, celle pour le matériel, celle du patron et celle des matelots. Ce jour-là, il y avait un peu plus d’animation que d’habitude sur le port car c’était jour de paye. Ce sont des souvenirs lointains, des souvenirs de gosses, mais ces souvenirs sont toujours présents…

Annees 50 le Gladiateur et la Françoise

J’aimais beaucoup le nom des bateaux de cette époque : “Le Gladiateur,” “le Rédempteur”, “Mistinguett”, “Mimosas”, “Nous Deux”, “l’Aventureux”… 

C’était aussi la fin de la grande époque de la voile. La forme des bateaux changeait. Les chaloupes motorisées avaient fait leur apparition, remplaçant progressivement les misainiers calant d’eau. Les moteurs des bateaux étaient alors de faible puissance : seulement quinze ou vingt chevaux. Certains patrons démontaient leur magnéto le soir pour la mettre au sec afin de faciliter le démarrage de la mécanique le lendemain.

Le bateau de mon oncle Urbain, était un misainier de 6,50 mètres sans moteur. Son gréement était très simple : un mât, une drisse avec son rocambeau, la voile et une écoute. Quels souvenirs ! Il avait une vingtaine de casiers à crustacés. La pêche se faisait à la « stoken » (ligne de traîne) ou au mouillage. Ce n’était pas toujours facile par manque de vent. J’ai le souvenir de longs bords tirés pour rentrer, aidés souvent par la godille avec un aviron qui me paraissait alors démesuré.

1949 Daniel Guimond et oncle Urbain Henrio sur la Françoise

Il me déposait parfois avec un cousin sur Téviec en partant en mer et ne nous récupérait que le soir. J’ai une petite pensée pour mon frère aîné en parlant de mât et de rocambeau. Ces mâts c’était aussi des mâts de cocagne improvisés. A l’issue d’une de ces escalades, et de sa descente rapide, mon frère avait rencontré le croc du rocambeau, provoquant une déchirure douloureuse à l’entrejambe. Heureusement, à cette époque, nous avions un médecin rue du port à Portivy. Il avait été recousu par notre bon docteur Beauvallet.

1950 - Urbain Henrio à Teviec au débarcadère

Il me revient aussi ce souvenir en mer à bord de “l’Arc en ciel”, la pinasse motorisée de Pierre CULORRIER. Une journée de pêche au mouillage du côté des Birvideaux. Pour faire monter le poisson, il fallait utiliser de la « chtrouille », mélange de têtes de sardines provenant de l’étêtage dans les usines, passées au hachoir et mélangées avec de la rogue. L’odeur du mélange était atroce, et, avec les mouvements du bateau au mouillage, il ne fallait pas avoir l’estomac sensible. Souvenir aussi des requins « peaux bleues » attirés par les maquereaux et les faisant fuir, et des « souffleurs »  ces cétacés qui faisaient de brefs passages autour de nous en surface pour respirer. Je me rappelle aussi encore  cette soirée de pêche à la senne sous le fort, avec les bateaux d’Hébert HENRIO. Un canote à moteur remorquant le canote transportant la senne, embarqué grâce la complicité d’Yves HENRIO et d’Hubert le PADELLEC. Il y avait beaucoup de monde à bord. La senne étant remontée sur la plage à la force des bras. Ce sont des souvenirs inoubliables que cette pêche qui commençait à la fin du jour, et se terminait tard la nuit.

Les marins de l'Arc en ciel - à droite Dédé Henrio, et à gauche, le patron Pierre Cullerier,

A marée haute, dans le port, c’était l’apprentissage de la godille sur les plates, amarrées le long du quai avec un mouille pour les tenir écartées. On arrivait ainsi à faire de courtes distances, excellent apprentissage, jusqu’à ce que le propriétaire de l’embarcation nous donne l’ordre de déguerpir. Écoper l’eau des plates pouvait être un moyen pour l’amadouer et s’attirer ses bonnes grâces. L’opération s’effectuait avec une moque, qui pouvait être une boîte de conserve reconvertie en écope. Pour ceux qui avaient l’autorisation de se servir d’une de ces plates, c’était aussi la pêche des plies (poissons plats) sur le sable du port, et leur capture avec une foëne ou bien encore en rade, à la balise pour la pêche des pironneaux (appelés aussi pelons, petites daurades).

Années 1930-40 -Le café du Port Blanc - peintre inconnu

La surface occupée par les bateaux dans le port était beaucoup moins importante que maintenant. La zone effective de mouillage était délimitée par une bande rocheuse qui partait du parapet du bas de la rue du port et qui se prolongeait jusqu’à des têtes de roche situées à la sortie face au bout du quai. Un premier déroctage avait été effectué dans les années cinquante par les bulldozers du génie stationnés au fort, puis, quand la nouvelle cale avait été construite, avec la prolongation de la prise d’eau des établissements LECHAT.

Cet espace rocheux, couvert d’algues, avec des trous d’eau, était propice à la pêche pour les enfants. A marée basse, on y ramassait des bigorneaux. Tous les cailloux étaient retournés. Pour recueillir tous nos trésors, les écopes des plates étaient souvent subtilisées. A défaut, quand nous étions à la grande période des araignées, il y avait de la mortalité dans les viviers utilisés pour conserver les prises. Les bêtes mortes étaient jetées dans le port et il suffisait d’arracher la carapace d’un carlier (grosse araignée de mer mâle) et de la rincer pour la transformer en récipient.

Daniel et sa cousine Jeanine Guimond

L’espace du port et ses abords était un terrain de jeux aux occupations multiples pour nous les enfants, facile à surveiller pour les parents. Quelle école de la vie !

Je ne peux parler du port de mon enfance, sans parler d’Alfred. Dédé Coriton et moi sommes certainement les derniers à nous en souvenir.

En 1945, à la fin de la guerre, le port était encore fermé par des barbelés. Les pêcheurs ne partaient en mer et n’en revenaient qu’à des heures fixes, sous le contrôle de l’occupant. Les bateaux avaient obligation de porter peintes sur la coque, les trois couleurs nationales. Une guérite hébergeait un militaire allemand qui contrôlait l’accès aux bateaux aux heures prescrites. L’un d’eux, homme d’un âge déjà avancé, était d’une grande gentillesse avec les enfants. Il se nommait Alfred.  Il nous donnait des bonbons, denrées très rares en cette période de guerre.

Certains parents interdisaient la consommation de ces friandises, sous prétexte qu’elles pouvaient être empoisonnées. Le pauvre Alfred avait plus l’âge d’être un grand-père que celui d’être un soldat. Des gens lui avaient proposé de le cacher à la fin de la guerre, mais il n’avait pas voulu. Il a été tué sur la route du retour vers l’Allemagne.

Après 1956 , date de la construction de la tour de la Taverne, actuellemeent le Rivage.

Après 1956 - Café du Port Blanc à Portivy
Photo pris de la tour de la Taverne après 1956

C’est bien loin tout cela, et les choses ont bien changé depuis.

Lire aussi : Le café d’Alice à Portivy

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