NDLR : dans le cours du texte nous adopterons la graphie courante de nos jours : Keraude à la demande de Marie-Alice Le Baron mais KER1856 utilise toujours Keraud qui devrait être utilisé même actuellement. Voir nos articles : Toponymie des villages de Saint-Pierre
Depuis l’arrivée du Chemin de Fer en 1886 et celle des touristes, Keraude a beaucoup changé, comme toute la Presqu’île. Dans ce village, très rural du début du XXème siècle, l’agriculture se fait rare depuis les années 1960 et les constructions se sont multipliées, la plupart accueillant des « résidents secondaires ». Les fêtes traditionnelles n’existent plus ou ont évolué.
De nos jours, on fréquente plus les plages pour se baigner que pour pêcher des coquillages.
Marie-Alice Le BARON est née dans ce village et ses souvenirs de famille, autant que les nombreuses photos qu’elle nous montre, témoignent de cette évolution.
Les hommes à la mer, les femmes à la terre
Marie Alice, sa mère, Anne KERSERHO, ainsi que sa grand-mère, Aimable GUEZEL épouse KERSERHO sont nées dans la même maison à Keraude, l’une en 1869, l’autre en 1913, la dernière en 1945 .
« A l’époque, souvent les hommes étaient marins, les femmes s’occupaient de la terre et des bêtes. Ma famille avait des terrains, à Praner où ma grand-mère cultivait du blé et de l’orge, et dans Keraude. Dans l’étable, le bâtiment mitoyen qui a été vendu, il y avait deux vaches, des cochons, des poules. Mon grand- père maternel, Eugène KERSERHO, était convoyeur de grands voiliers qu’il ramenait en France.
Mon père, Maurice Le BARON, est lui aussi né à Keraude en 1913, de l’autre côté de la rue, deux maisons plus loin que celle de sa future épouse. Je n’ai pas connu mon grand-père paternel car il n’a pas reconnu son propre fils. »
L'école
La mère, la grand-mère et le grand-père maternels de Marie-Alice, comme son père sont allés à l’ école de Keraude tenue par la communauté des sœurs du Saint-Esprit ; Monsieur Le TOULLEC , l’un des premiers maires de Saint-Pierre, avait fait don pour l’école d’un bâtiment et de terrains ; depuis certains terrains ont été vendus pour entretenir l’école. Son grand-père et sa grand-mère ont été parmi les premiers à passer et à obtenir le certificat d’études, dont les épreuves se déroulaient à l’école publique.
« Ma grand-mère paternelle, Marie-Louise Le BARON, est morte quand mon père avait deux ans, de chagrin, disait-on. Mon père, Maurice, a donc été éduqué par sa grand-mère Marie Le BARON. »
Après l’école
Après son certificat d’études vers douze ans, Maurice Le BARON est parti à la Rochelle comme mousse. Son oncle vivait là-bas et travaillait sur des bateaux de pêche.
Anne KERSERHO est restée à Saint-Pierre, elle s’occupait de sa mère. Quand elle était enfant, elle gardait les vaches à Poulperneau, lorsqu’elle n’était pas à l’école. Plus tard, elle a travaillé à “l’Économique”, le premier « supermarché » du coin. Au début, elle a gardé les enfants des propriétaires, et puis après, elle a été embauchée à la boutique jusqu’à la guerre.
La guerre
« Au début de la guerre, ma mère a assuré les fonctions de factrice. Elle était dans la maison de la garde-barrière, à côté du Fort Penthièvre. Quand ils ont vu arriver des Allemands, ils ont eu très peur. Les Allemands sont entrés au « Thonier », quand elle y est arrivée pour donner le courrier, les Allemands dormaient ! »
Quand la Presqu’île a été dans la Poche, il n’y avait plus de marchandises dans les magasins, Anne est alors allée travailler à la pension de famille « Les Tamaris ».
Maurice Le BARON était infirmier à la Croix Rouge et travaillait à l’hôpital de Rochefort, qui a été bombardé et où il a sauvé des vies, ce qui lui a valu une médaille. Les Allemands l’ont enrôlé au STO et l’ont envoyé à Gâvres, où lors de la construction du Mur de l’Atlantique il y avait beaucoup de blessés. Maurice venait voir sa grand-mère à pied en passant par le Bégo, avec son sac militaire et un ausweis (NDLR: laissez-passer). Il était dans la Résistance et ramenait des messages cachés dans les paquets d’ouate de son sac d’infirmier. Comme sa grand-mère n’avait pas de radio, il venait aux « Tamaris » écouter Radio Londres. Là, il retrouvait Anne qui, en faisant le ménage, fouillait les poches des Allemands pour prendre les dénonciations faites par certaines femmes.
Après le travail, Anne raccompagnait une collègue qui habitait le Rohu et Maurice les escortait, puis revenait avec Anne. Il était très respectueux et rien ne s’est jamais passé entre eux, jusqu’au jour où il a demandé la main d’Anne à sa mère. Ils se sont mariés le 26 avril 1944.
Le mariage en pleine guerre était difficile. Le repas s’est passé à l’hôtel Le Bretagne. Tout le monde était invité, comme pour la fête du cochon, tout le monde participait aux frais. La mère de Marie-Alice et son cousin étaient allés chercher un veau entier, coupé en morceaux, à Camors. La fête avait été belle, animée par de nombreuses danses.
Après-guerre
Maurice allait à Quiberon à vélo suivre les cours du Capitaine MADEC, (le père d’Anne Marie Le BOURGES), capitaine au long cours en retraite qui faisait l’école pour les patrons de pêche. Il avait une réelle admiration pour cet homme. Monsieur MADEC lui avait dit qu’il fallait aller à l’école à Saint- Malo pour être officier de marine marchande. Une veuve de capitaine au long cours de Keraude a proposé de donner à Maurice l’argent pour ses études. Maurice et Anne étaient heureux, surtout Maurice qui n’avait jamais eu de cadeau ! Mais malheureusement la mère d’Anne, n’ayant jamais emprunté, n’a pas voulu accepter cette aide.
La guerre finie, Maurice est devenu patron de pêche, il avait grimpé les échelons. Puis il est devenu capitaine de bateau jusqu’à trois cent tonneaux. Il embarquait des bananes en Afrique, ramenait du blé, cherchait du vin en Algérie. Il aurait voulu retourner à la Rochelle, pour faire la pêche, hélas, sa grand-mère n’a jamais voulu. Il a fait des remplacements sur le bateau de Belle-Île, le « Guerveur ». Il a aussi commandé le « Louis Marily » ; il avait dans son équipage un scaphandrier, Monsieur Le FALHER qui a coupé en morceaux « le France » naufragé au Conguel. Plus tard, Maurice est parti sur de très gros bateaux, des minéraliers, il a fait quarante-deux fois le tour du monde.
NDLR : le cuirassier France participant à des manœuvres de la Flotte de Méditerranée en Baie de Quiberon, en 1922, heurta une roche non cartographiée située à 7 mètres de profondeur et coula, une partie de son équipement fut sauvée ; faute de pouvoir le renflouer, il fut déconstruit, l’opération a duré de 1922 à 1958.
A sa retraite, en 1960, Maurice a créé avec Fernand Le MEILLEUR, Jean LUCAS et Jean LEROUX le premier club de football de Saint-Pierre. Ce club jouait sur un terrain loué au Rohu, actuellement un camping près du Zéphir actuellement Isobar. Très impliqué, Maurice participait aussi activement à l’Association « En Avant-War raok » qui s’occupait des jeunes et éditait un petit journal. ( NDLR: ensuite “En Avant- War raok” a perduré pendant des années au sein de l’association Loisirs et Culture”)
Marie-Alice de l’enfance à l’indépendance
Marie-Alice est née en 1945. En 1948, sa mère attendait un autre enfant. Des exercices aériens ont reproduit les déflagrations des bombardements de Lorient. Elle a eu très peur et s’est levée brutalement. Elle a accouché sept jours après d’un enfant mort-né à la clinique Santez Anna de Carnac. En 1952, elle a eu une fille trisomique, Mauricette, qui vit maintenant à la maison de retraite de Quiberon.
« Je n’étais pas la fille qu’aurait souhaité ma mère. A dix-huit mois, j’étais à l’école de Keraude. A dix ans, j’étais prête à aller à Quiberon en sixième mais une sœur m’avait prise en grippe. Elle avait dit à ma mère que je devais rester jusqu’au certificat d’études. Quand mes parents se sont mariés, mon père était communiste et ma mère catholique. Ils avaient fait un pacte. S’ils avaient des garçons, mon père se chargeait de l’éducation, s’ils avaient des filles, c’était ma mère. »
Marie-Alice se souvient d’avoir eu une enfance heureuse, passant beaucoup de temps dehors avec les enfants du village, profitant de la côte, qui était « à eux » de Poulperneau jusqu’à Keraude. Le contraste était radical avec maintenant. A l’époque toutes les maisons étaient habitées par des familles avec des enfants.
Elle se souvient des enfants postés avec des brocs à la pompe du village, près de chez elle, pour faire la queue dans l’attente de l’ouverture de la pompe avant les repas de midi et du soir. En été la pompe était cadenassée pour éviter qu’elle ne tarisse, à cause d’une trop grande consommation. Elle n’était ouverte qu’avant les heures des repas En effet l’eau courante n’est arrivée qu’en 1963. Il y avait peu de résidents secondaires, mais des familles en location en été et beaucoup de campeurs.
En été le village était plus animé, avec les familles qui louaient, les campeurs et les touristes des Tamaris. Les propriétaires des Villas avec « vue sur mer » ne se mélangeaient pas à la vie du village.
Il y avait un « père fouettard », dont la grange était à l’emplacement de la place actuelle ; les enfants le provoquaient pour qu’il sorte avec son fouet et le fasse claquer.
La rue de la Comédie est ainsi nommée parce que dans cette rue il y avait du spectacle. Une des habitantes était Olga, vieille, maigre, comme une sorcière, qui avait été mariée avec un QUINQUIS (bedeau de l’église), issu d’une famille de notables ; après sa mort, elle a sombré dans l’alcool ; en face habitait « Rosita » et Pipi (Pierre) Le ROUX, buveurs aussi. Leur cochon se sauvait régulièrement, tous les enfants du village couraient après la bête ; c’était l’attraction.
Un lieu emblématique du village était le café « chez Christiane » qui était resté « dans son jus ». Il y avait un couloir central, d’un côté la salle de bistrot avec deux ou trois tables, pas d’eau courante, parce que la propriétaire n’en voulait pas, de l’autre côté une salle où on « allait prendre le café » après les enterrements, coutume de l’époque. Il a été fréquenté par Alain Souchon et Laurent Voulzy qui lui trouvaient beaucoup d’attraits. La propriétaire a fermé avec l’arrivée de l’euro, parce que ça lui semblait compliqué.
« Pendant les vacances scolaires, dès 12 ans, j’ai travaillé comme bonne auprès d’enfants, puis, après je devais faire à manger pour dix personnes. A manger pour dix !!! Certainement pas ! Alors je suis allée travailler à l’Économique. J’ai tout fait pour ne pas aller à l’école ménagère du « Père Eternel » à Auray, où j’aurais été formée pour devenir bonne à Paris ; ma mère voulait m’y faire entrer, mais j’ai loupé exprès l’examen. Je suis entrée en sixième à 14 ans, et, soutenue par une sœur qui m’avait donné des responsabilités, j’ai fait ma 4ème et ma 3ème en même temps. Après le BEPC, la sœur m’avait donné deux livres pendant les vacances, tout en travaillant à l’Économique, j’ai étudié pour me présenter à l’examen d’entrée à l’école d’infirmières de Vannes. J’y ai fait mes études. J’ai passé le diplôme à Nantes. J’ai été reçue 4ème de ma promotion ».
Marie-Alice a travaillé à Kerpape, puis à Nantes, aux urgences et à Rennes où elle a vu la construction de l’hôpital Pontchaillou.
Elle faisait, pendant ses congés, beaucoup de voile dans la Baie et a fréquenté l’Ecole Nationale de Voile qui venait d’ouvrir.
En voyage en Espagne elle a rencontré son mari, le père de sa fille. Ils vécurent à Rennes, puis à Paris, et, après la mort de Franco, sont rentrés vivre en Espagne à Saint-Sébastien, où ils ont œuvré pour un changement vers la démocratie. Ils se sont séparés. En 1980 Marie- Alice est allée à Paris avec sa fille. Elle y a tenu une librairie » La Bouffée d’Air ».
A la mort de sa mère, Marie-Alice a pris en charge sa sœur Mauricette, qui a travaillé en CAT ( Centre d’aide par le travail), elles ont quitté Paris pour Montrichard, puis Rennes. En 1995, Marie-Alice a perdu sa fille.
En 1996 , avec sa sœur, Marie-Alice est revenue à Saint-Pierre où elle a travaillé comme infirmière libérale. Elle habite à Keraude, dans la maison de ses grands-parents et de ses parents. Elle trouve qu’il y fait bon vivre , elle occupe une partie de ses loisirs à peindre et elle s’investit beaucoup dans la vie associative de la Presqu’île.