Il était une tradition chrétienne du Printemps, aujourd’hui disparue à Saint-Pierre Quiberon, qui rassemblait avec ferveur, en communion, la population : la fête du Saint-Sacrement communément appelée Fête-Dieu. Cette tradition proposait durant deux dimanches à la suite, des processions chantées selon des parcours bien précis dans notre commune, parcours dont nous essaierons de reproduire le schéma selon les souvenirs de nos chers anciens.
Petit rappel historique : C’est quoi la Fête-Dieu ?
Ce Saint-Sacrement, porté sous un dais dans les rues de plusieurs villages de Saint-Pierre, permettait à chacun de prier et célébrer la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l’Eucharistie. Les origines de la fête du Corps et du Sang du Christ (symbolisés par le pain et le vin durant la messe) remontent au XIIIe siècle. La Fête-Dieu est un jour férié dans certains pays de tradition catholique, ce qui n’est plus le cas en France depuis 1977. Dans les années 1960-1970, la Fête-Dieu comme bien d’autres fêtes religieuses (pardons, rogations) était l’expression d’une foi populaire, riche des traditions d’un terroir.
Et à Saint-Pierre, sait-on quand et pourquoi cette tradition s’est arrêtée ?
Nos recherches, que nos lecteurs pourront peut-être éclairer, nous mènent vers l’abandon de cette tradition, effectivement, vers les années 70. Sœur Corine Haramant nous précise qu’il est certainement dû à « la réforme liturgique suite au concile Vatican II ».
La Fête-Dieu à Saint-Pierre
Monsieur Joseph Le Bourgès a encore des souvenirs bien vivants de cet événement. Il se souvient que cette fête se préparait longtemps à l’avance. “Il y avait le cérémonial de la procession bien sûr, mais aussi et surtout tout un protocole de préparation où toute la population (hommes, femmes et enfants) s’affairait.”
« D’abord, il fallait vérifier le bon état du dais qui a longtemps été stocké dans le grenier de l’église de Saint-Pierre et qui, un jour, a disparu, jeté probablement car trop endommagé (il a longtemps été entretenu par Prosper Le Ray, menuisier). Et puis, il fallait fabriquer les différents reposoirs en bois qui allaient jalonner la procession. Joseph en a même fabriqué dans les années 1945/1947. Il fallait réfléchir aux fastueuses décorations florales, à la bonne tenue des banderoles religieuses, aux bannières, aux costumes traditionnels des femmes en coiffe et bien sûr aux chants.
C’était tout un quartier, tout un centre bourg qui se mobilisait.
Les propriétaires des maisons choisies pour préparer les haltes (qui offraient quelques minutes de répit aux porteurs devant les reposoirs) s’évertuaient à offrir la plus belle des décorations de façade, avec des draps blancs tendus et piqués de fleurs fraîches.
« La veille, tous les enfants, libérés par leur jeudi ou leur dimanche chômés, allaient cueillir des centaines de pétales de fleurs variées, (Mme Prudence NICOLAS épouse BUISSON décédée à 105 ans, nous a parlé d’iris jaunes du marais du « Parco » pour dessiner le soleil), de feuillages, de mousses. Il fallait éplucher les pétales de fleurs et les classer par couleur ; mettre de côté du sable blond et du sable teinté de marc de café ou de sciure de bois pour obtenir des nuances claires et foncées, ainsi que de petits cailloux. Car il s’agissait de décorer le sol de belles fresques florales, dont les thèmes sont en rapport avec le Saint Sacrement sur tout le chemin de la procession. La moitié de la route départementale était fleurie, la seconde laissée libre afin que les voitures puissent tout de même circuler. On laissait la créativité de chacun s’exprimer. On faisait d’abord les motifs avec le sable qu’on décorait de pétales colorés. Tous priaient ce jour-là, mais aussi la veille, pour que la météo soit aussi de la fête.
Le jour de la Fête-Dieu, la messe à l’église rassemblait tôt les fidèles. Puis, en fin de matinée, la procession se mettait en route en chantant vers le chemin fleuri. Le dais (porté par quatre hommes car il était très lourd), abritait le curé qui tenait l’ostensoir. Il était précédé par tous les communiant(e)s qui avaient remis leurs aubes pour l’occasion. Les filles étaient encadrées par les sœurs blanches de Saint-Brieuc, les garçons par les sœurs noires de Tours (Ecole de la plage à l’époque, accueil St Joseph aujourd’hui). Les enfants de chœur portaient les bannières et les luminaires, d’autres jeunes lançaient sur leur passage des poignées de fleurs, souvent des roses effeuillées, placées dans des corbeilles.
A 11 heures le jour J, il fallait regarder le sens du vent : il paraît que cela donnait le vent dominant de l’année, mais surtout, à Saint-Pierre, il nous permettait de décider de l’emplacement du premier reposoir. Si le vent était clément, le premier reposoir pouvait être érigé au Port d’Orange, sinon il s’abritait sur la petite place des Martyrs de Penthièvre ( là où se trouve le manège l’été). Le vent jouait un rôle important dans la cérémonie, car trop de vent ou de pluie aurait ruiné les motifs floraux au sol. A chaque reposoir, il y avait une pause, propice à la bénédiction de la foule présente, aux prières et aux chants.
Joseph Le Bourgès et d’autres témoins se rappellent deux circuits différents selon les deux dimanches qui se succédaient.
Le premier dimanche où était célébrée la Fête Dieu, la procession partait de l’église, faisait un premier arrêt au reposoir de Kerdavid devant le Presbytère, puis prenait la route nationale (actuelle départementale) pour remonter vers Keraud à la pension de famille les Tamaris, où il y avait un autre reposoir, puis la foule redescendait la rue du Général de Gaulle vers l’église. Toute cette grande rue était pavoisée, en effet les maisons étaient recouvertes de draps blancs, la procession arrivait enfin derrière l’église où un grand reposoir les attendait, pour une dernière bénédiction.
Ci-dessous photos de la famille Le Baron de Keraud années 50-60
Le second dimanche voyait la procession quitter l’église pour aller vers la rue Marthe Delpirou, un premier arrêt au reposoir de Kerbourgnec face à la pension de famille, puis la procession se dirigeait vers la route nationale, en repassant vers le Presbytère où il y avait un reposoir, puis retour vers l’église pour le dernier reposoir. NDLR : on nous a aussi indiqué qu’il y avait un reposoir Place des Martyrs au Port d’Orange, mais là les avis divergent. La photo ci-dessous au début du 20e siècle montre bien un reposoir Place des Martyrs. Il est possible que plus tard le parcours ait changé.
Le reposoir derrière l’église était imposant. Yves Le Lan nous raconte que des arbres entiers avec leurs racines étaient plantés pour l’occasion de part et d’autre du reposoir. La route à l’époque, à cet endroit, n’étant pas goudronnée, il était possible de les mettre en terre. L’arrachage de ces arbres dans la forêt de Penthièvre était autorisé par le garde forestier de façon exceptionnelle pour l’occasion. C’est Alfred Le Quellec de Kerdavid qui était chargé de les arracher et de les replanter, ce qui n’était pas une mince affaire.
La procession s’arrêtait avec le dernier reposoir derrière l’église vers 13h30 – 14 heures et chacun reprenait le cours de sa vie.
La Fête-Dieu ailleurs